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Le sauvetage des juifs 1941-1944 (Paul et Suzanne Haering)

Judith Konowaloff témoigne

Carmaux 1942
Paul Haering raconte "Un beau matin de mai 1941..."
Suzanne mon épouse
Photos d'époque (Carmaux)
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Extrait du dictionnaire des Justes
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Témoignage d'Albert Delord
Témoignage de Judith Konowaloff
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Rafle à Carmaux - Août 1942 !
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"Survivre n'était pas assez, il fallait avoir le désir de rester au monde."

Judith-Konowaloff.jpg
JUDITH KONOWALOFF (2005)

Dans le témoignage que vous allez lire j'aimerais aller plus loin que de simples souvenirs et parler de la signification que je trouve aujourd'hui à cette aide que des hommes et des femmes, qu'ils aient reçu ou non le Yad Vashem, ont apportée autrefois à une petite fille juive pourchassée comme tous les siens. Pendant longtemps je n'ai pas connu le mot de Yad Vashem ni rien su de la distinction qui l'accompagne. Pourtant les êtres qui me furent secourables étaient déjà pour moi des Justes,  « mes » Justes, gardés au fond d'une mémoire longtemps endormie, sans que je mesure ma dette vis à vis d'eux. Ce que je leur dois je pense pouvoir le dire aujourd'hui, mais pour cela il me faut d'abord retourner sur le passé.

Je suis née en Allemagne un an avant la prise du pouvoir par Hitler et nous avons fui, mes parents et moi, en avril 1938 alors que les Juifs étaient déjà quotidiennement menacés. Nos amis allemands les plus proches pour qui je comptais  plus que tout et qui étaient pour moi l'équivalant des grands parents et oncles et tantes que je n'avais pas eus, furent emprisonnés peu après notre départ et moururent dans les camps comme « amis  de Juifs » (Judenfreunde, c'était un délit) et aussi parce que celui que j'appelais mon oncle avait imprimé sur ses rotatives le prêche anti-nazi de l'évêque d'Aix la Chapelle. Ces gens sont à compter au nombre de mes amours décimées, et ils sont les premiers en date de mes Justes. Quant au reste de ma famille, elle vivait à Varsovie et disparut en bloc dans les ruines du ghetto. Ma grand mère en particulier, aussi âgée que je sois aujourd'hui, m'aura manqué à jamais. D'elle seule j'ai une photo. Je crois que je lui ressemble. Dans la série des pertes et deuils, entre 39 et 43 la saleté nazie a pris à mes parents trois bébés pratiquement à la naissance : la guerre m'a donc également privée de toute fratrie.
Je voulais donner ces détails pour que chacune des actions de ces Justes prenne sa vraie dimension. On nous voulait morts et nettoyés de toute relation humaine : les Justes nous ont non seulement protégés ou sauvés, mais, au mépris d'un grave danger pour eux et pour les leurs, ils nous ont restaurés dans le cercle de la communauté humaine. Même si un enfant comme moi ne pouvait pas le comprendre, même si les parents étaient trop pris par leurs peurs et leur malheur pour l'expliquer, même si une forclusion vitale a ensuite contraint la plupart d'entre nous à ne même plus nous souvenir. Je sais de quoi je parle, mon amnésie a duré plus de quarante ans. Mais aujourd'hui j'ai la conviction profonde que grâce à ces gens, qu'ils soient directement intervenus dans ma vie ou qu'ils aient fourni à mon père les moyens de nous protéger, non seulement j'ai vécu, mais j'ai pu grandir et devenir une personne humaine alors qu'on avait fait de nous des bêtes aux abois. Je ne crois pas à cette résilience dont certains ont fait des livres. Je considère ce mot comme épouvantable et la notion comme théoricienne et glacée, ne tenant compte ni de nos plaies profondes ni des baumes qui les ont bercées. Survivre n'était pas assez, il fallait avoir le désir de rester au monde. Ce désir, sans la main tendue des « Justes » et leur regard sur nous, qui sait si nous l'aurions trouvé.

Je voudrais maintenant rendre hommage aux Justes qui nous ont aidés, ma famille et moi.

Après l'Allemagne ce fut la Flandre belge puis la Wallonie et enfin en mai 40 l'exode sur les routes de France. C'est Castres qui nous accueillit et plus particulièrement l'association protestante qui gérait dans cette ville un refuge pour vieillards et infirmes. Nous n'y avons rencontré que solidarité, délicatesse et compassion. Au bout de quelques mois nous sommes partis pour Carmaux où mon père s'embaucha à la mine sans cacher son identité, cette partie de la France étant encore zone libre. Elle deviendra dangereuse pour nous quand elle sera envahie par les troupes allemandes en octobre 42.
Début 1942 : depuis quelques mois mon père blessé à son poste par un éclat dans l'oeil ne peut plus travailler. La direction de la mine lui fait savoir en secret qu'au lieu d'être considéré en arrêt de travail il sera rayé purement et simplement des listes du personnel, ce qui signifie que les Allemands n'auront pas ce genre de renseignement pour débusquer un Juif soumis aux lois anti-juives. Durant l'hiver 42/43, grâce aux liens qu'il a gardés avec des employés des grands bureaux eux-mêmes en relation avec la résistance, mon père est averti qu'une grande rafle aura lieu afin qu'il puisse se protéger et prévenir ses amis. Ce qu'il fait. Malgré cette aide absolument magnifique de la direction des mines et des personnels de police ( je me souviens d'un nom, celui du commissaire Viarouge) mon père ne fut pas écouté de nos amis juifs hébergés dans des maisonnettes de la cité minière de La Bruyère. Rêvant encore à l'impossibilité de tant d'horreur ils ne bougèrent pas et ne tentèrent pas de se cacher. Ils furent tous pris dans la nuit qui suivit et je me souviens de notre désolation quand, sortis de notre propre cachette, nous nous sommes trouvés devant tous ces foyers déserts, tous ces gens disparus que nous avions vu vivre et à qui la veille encore nous parlions. Parents, jeunes gens, enfants, tous étaient partis vers l'inimaginable.
Une peur terrible de mon enfance fut l'intrusion un soir de février 44, dans le sous-sol où nous vivions clandestinement, d'un détachement allemand en quête d'un groupe de résistants et qui fouillait systématiquement toutes les maisons du quartier. L'interprète polonais hurlait : « C'est un nid de juifs, embarquez-les ! ». Le gradé allemand ordonna simplement à mon père de venir le lendemain se présenter à la Kommandantur. Fatigue ? Dégoût d'une guerre qui n'en finissait pas ? Humanité ? Toujours est-il que ce délai octroyé nous a permis d'échapper à la spirale détention, convoi, camp. Mes parents et moi sommes allés en pleine nuit nous réfugier chez des paysans qui employaient mon père aux champs et qui nous gardèrent deux semaines dans leur grenier. Ma mère venait d'être gravement malade et se levait à peine. Un voisin refusa de nous emmener avec son taxi au gazogène et mon père dut la porter et la traîner à travers champs sur plusieurs kilomètres. Cet homme était pétainiste, la seule chose que je peux dire c'est qu'il aurait pu nous dénoncer et ne l'a pas fait.
A la suite de cette alerte je fus hébergée pendant quelques nuits par un autre amour de ma vie d'alors, ma maîtresse de CM2, une vraie grande Juste sans le titre et dont les trois filles étaient mes camarades de classe et amies. La fin de ma léthargie a commencé vers 1998 par une enquête sur le minitel pour les retrouver. Nous nous rencontrons aujourd'hui régulièrement, moi restant dans le regret de ne pas avoir revu Madame Théret, et de n'avoir pas pu lui dire que je lui dois sans doute en grande partie le beau métier qui fut le mien.

Je n'ai pas revu non plus mon cher Père Loup, lui qui m'a cachée et gardée avec lui pendant quelques mois -sous le nom d'Aude- à Annonay où l'appelait son ministère d'évangéliste.
Sur ce site, on trouve un bout de l'histoire (racontée par Père Loup) de la petite Judith Konowaloff dont les parents éperdus d'angoisse avaient choisi de se séparer un moment en la confiant à « Père Loup » pour qu'elle soit mieux cachée.
De 41 à 44 le temple protestant et l'école du dimanche, autour du pasteur Delord et de sa famille, de Paul Haering et de sa femme Suzanne, furent pour moi des lieux de paix, de jeux avec d'autres enfants, de vrais lieux d'enfance. De même que la colonie de Sauveterre de Rouergue qui permettait d'offrir des vacances aux enfants juifs tout en cachant leur identité et dont je garde un souvenir de bonheur intense .

Père Loup, Paul Haering voulut jusqu'à la fin de sa longue vie garder ce nom touchant, ce totem de scoutisme reflétant son désir de protéger, comme le bon chef de la meute. Lui et sa femme furent mes parrain et marraine lors de mon baptême protestant en 1942. Si ce baptême ne changea pas le parcours spirituel qui fut le mien, il a malgré tout signification de grâce, puisqu'il marque l'entrée d'un enfant dans un cercle d'amour et d'humanité.

Le temps de sortir d'une amnésie de plus de cinquante ans, de ne plus avoir peur des peurs anciennes, de découvrir ce site qui attestait de moi et de mon histoire, le temps que je me résolve enfin à écrire, il était trop tard pour renouer des liens : Père Loup venait de s'éteindre.
Mais ces liens ont-ils jamais été défaits? J'ai appris que Père Loup jusqu'à ses quatre-vingt-dix ans passés a inlassablement expliqué la shoah devant des générations de collégiens et de lycéens en répétant que lui et sa femme, et d'autres, n'avaient fait que ce qu'il fallait, s'opposer à l'inhumanité des nazis en protégeant leurs victimes. J'ai appris aussi qu'au cours de ses causeries publiques ou en famille il évoquait le nom de la petite fille qu'on lui avait un temps confiée. De mon côté, au fil des ans j'ai toujours montré à mes proches, à mes enfants et petits enfants, une belle édition d'Eugénie Grandet qui porte en dédicace : « Pour ton Noël 43, ton parrain et ta marraine, Père Loup ». Cet objet de mémoire je l'ai emporté lors de l'hommage à Père Loup le 24 septembre 2005 au temple de Nilvange. Ses enfants, petits-enfants, arrière petits-enfants l'ont découvert avec émotion en même temps qu'ils rencontraient celle dont ils connaissaient le nom et un bout d'enfance.
Ce livre fait partie de l'héritage que mon passé m'a laissé et je le laisserai à ceux de ma famille qui me succèderont, leur demandant qu'à leur tour ils le transmettent en souvenir des années sombres et de l'amour qui les a adouci.


Judith Konowaloff (Mars 2006)
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